Dossier maritime n°15

Avec l’appui de professionnels, d’universitaires et de chercheurs, la Maison de la Mer a développé une rubrique éditoriale qui témoigne de l’actualité maritime. Les dossiers maritimes, publiés plusieurs fois dans l’année, sont illustrés et accompagnés de témoignages.

Le port de pêche du futur

Interfaces privilégiées entre la terre et la mer, les ports sont situés à l’avant-garde des différentes évolutions caractéristiques du monde actuel : croissance démographique et urbaine, développement et accélération des échanges, exploitation toujours plus pressante des ressources naturelles…C’est ainsi qu’ils doivent faire face à des défis nombreux et conséquents. Les domaines à considérer sont multiples et vastes : économie, société, sciences et techniques, sécurité, environnement.
De même pour les ports de pêche, toutes les étapes de la chaîne de production exigent un effort constant d’adaptation et d’innovation afin de répondre aux enjeux de demain. De l'accueil des navires aux méthodes de tri, d’allotissement et de conditionnement, en passant par la vente sous criée ou encore les conditions de transport, l’ensemble de la filière s’évertue au quotidien à améliorer la qualité et le traitement des captures, poissons ou crustacés, afin d’en assurer une meilleure valorisation dans un souci constant de durabilité.

Un port attractif

Avec en 2017 une valorisation de ses captures à près de 83 millions d’euros, le port de pêche Lorient Keroman s’impose depuis plusieurs années comme un noeud commercial incontournable dans le marché des produits de la mer en France et en Europe. La relative modestie des apports en criée, situés autour de 26 000 tonnes, n’en cache pas moins le réel dynamisme d’un pôle où transitent environ 90 000 tonnes de poisson. De quoi envisager sereinement l’avenir pour une filière qui compte sur place environ 2 500 emplois, dont près de 800 marins pour une centaine de bateaux.

Inauguré en 1927, le port de Lorient Keroman est pour ses habitués un chantier perpétuel. Épousant l’esprit de conquête des marins au rythme des soubresauts de l’histoire, sa transformation reflète depuis plusieurs décennies la profonde modernisation de la pêche bretonne. Cette remise en question permanente des infrastructures répond à l’impérieuse nécessité d’accueillir des bateaux dans les meilleures conditions, de préparer et conditionner rapidement leurs captures, pour les commercialiser au prix le plus compétitif et les expédier partout où la demande l’exige.

Depuis le début des années 2000, environ 70 millions d’euros ont été investis pour moderniser les infrastructures portuaires de Lorient Keroman et 30 millions d’euros supplémentaires devraient être à nouveau injectés d’ici 2022. Plusieurs grands programmes ont été récemment achevés comme la rénovation des bureaux, entrepôts frigorifiques et 36 portes d'accès de la gare de marée, ou encore la réhabilitation d’un bâtiment de 1200 m2 dédié à l’allotissement des caisses de poisson.

Parallèlement à la viabilisation des friches portuaires, ces nouvelles infrastructures confortent le choix des investisseurs privés et l’implantation durable de nouvelles activités à haute valeur ajoutée. L’installation récente sinon la consolidation des activités de sociétés comme Thaëron, Qwehli, Béganton ou Cinq Degrés Ouest donnent ainsi raison à l’ambitieuse politique d’aménagement du port de pêche de Lorient.

Un port sécurisé

Le port de pêche doit également pour demain continuer d’intégrer des dispositifs qui garantissent la sécurité des professionnels et du public. Selon le principe de précaution, cette démarche est engagée de plus en plus en amont des projets. Pour mieux prendre en compte les risques accrus de submersion consécutifs au changement climatique, la construction du nouveau port de pêche de la Cotinière sur l’île d’Oléron a ainsi pris en compte les observations du laboratoire hydraulique d’Artelia qui a reconstitué dans une cuve de 40 mètres de côtés l'impact des marées, des vagues, du vent et des tempêtes.

« Dans sa gestion au quotidien, un port de pêche consiste avant tout à faciliter les flux de marchandises », assure Benoît Jaffré, directeur du port de Lorient Keroman. Au-delà des considérations logistiques qui imposent des accès contrôlés et des trajets maîtrisés, il s’agit en premier lieu d’identifier la nature des produits et de renseigner leur origine pour informer convenablement leur acquéreur. Les nouveaux moyens de télécommunication permettent des avancées considérables dans ce domaine. La généralisation progressive d’outils informatiques tend à accroître la fiabilité du marché, comme le logiciel Traçabapp qui collecte les données des achats des adhérents de l'Association Bretonne des Acheteurs des Produits de la Pêche (ABAPP). Un projet engagé avec l’armement Scapêche  vise même à suivre le cheminement des caisses de poisson au moyen d’une puce RFID.

La technologie ne fait pas tout. Il existe encore parfois certaines disparités dans la dénomination d’une même espèce, comme dans l’interprétation des tailles ou de la qualité. Afin d’harmoniser les méthodes de tri, un important travail a été engagé au sein du groupement interportuaire (GIP) qui fédère les 13 criées bretonnes. De telles préoccupations sont d’autant plus déterminantes que le poisson est un produit alimentaire soumis à des impératifs sanitaires très stricts qui exigent pour une conservation optimale, des techniques de conditionnement très pointues, sinon un maintien constant de la chaîne du froid.

 

Un port écologique

Pour s’inscrire dans la durée, un port de pêche tend nécessairement à développer ses activités avec le souci de respecter davantage l’environnement. Cette attention à l’ordre écologique est d’abord dictée par les marins pêcheurs dont l’effort de pêche dépend étroitement du niveau des stocks de poissons et de leur gestion. A l’image du travail effectué au sein du laboratoire Ifremer de Lorient, des ressources scientifiques et techniques sont indispensables pour mesurer l’impact des engins de pêche sur le milieu naturel et viser à en limiter la pression. C’est ainsi que des chaluts plus sélectifs ont pu être développés ces dernières années, afin d’augmenter l’échappement des juvéniles et accélérer la reconstitution des stocks de poisson.

Plus globalement, l’excellence environnementale demeure un objectif qui permet de mobiliser les équipes et tirer vers le haut les pratiques. C’est un choix qui a été entrepris au sein de l’aire de réparation navale de Lorient Keroman qui a obtenu en 2013 la norme ISO 14001 du management environnemental. « Cette démarche nous impose de revoir constamment nos méthodes afin d’améliorer la gestion de nos déchets. C’est un argument commercial évident pour attirer les armateurs à venir entretenir leurs bateaux chez nous, » assure Fréderic Savary, responsable de l’équipement, dont le niveau d’exigence tend à inspirer le port de pêche de Lorient. Au-delà des travaux visant à renouveler les canalisations du réseau d’assainissement avec la mise en place d’une nouvelle station de pompage d’eau de mer, des études sont engagées pour développer la valorisation des coproduits du poisson ou bien pour concevoir, à l’initiative de l’entreprise Seabird, des caisses de marée en matériaux biodégradables.

Conclusion

Pour garantir un futur au port de pêche, la recherche permanente de l’excellence, qu’elle soit économique ou sociétale impose, de plus en plus une réflexion globale qui vise à intégrer ses infrastructures non seulement à un territoire, son histoire et sa géographie, mais aussi et surtout aux citoyens qui vivent à proximité. Ce lien organique doit continuer d’exister pour instruire le public mais aussi les vocations qui renforceront les compétences de l’ensemble de la filière. C’est la condition sine qua non d’un véritable avenir.

 

Témoignages :

Un représentant professionnel
Christophe Hamel, président de l’Association des directeurs et responsables des halles à marée de France

Comment évolue le débarquement de poissons en France ?

Nous comptons en France 34 halles à marée où transitent chaque année environ 200 000 tonnes de produits, avec une très large variété de tailles et d’espèces, poissons, crustacés ou coquillages. Avec un réseau de 13 criées, la Bretagne centralise environ la moitié de ces apports. En l’espace d’une dizaine d’années, toutes ces plateformes se sont équipées d’une interface d’achat à distance, qui permet d’acheter le poisson au moyen d’un simple logiciel et d’une connexion Internet. Cette évolution tend vers une plus grande transparence du marché.

Existe-t-il des entraves à cette dématérialisation des halles à marée ?

Environ 60% des volumes transitent aujourd’hui par cette criée 2.0 qui devient un outil indispensable, tant pour les grandes places de marché que pour des centres de débarquement un peu enclavés comme Audierne ou Roscoff. Sur le site commun aux 6 criées de Cornouaille, nous enregistrons environ 1 000 connexions chaque jour. C’est un défi quotidien car l’interface, tout en restant fiable et parfaitement sécurisée, doit offrir le même niveau de service qu’avec des acheteurs locaux. Le modèle est fragile et, si nous n’avons eu à déplorer qu’un seul incident technique en 10 ans, il faut élaborer des solutions de back-up.

Quelles sont les voies de progrès ?

Aujourd’hui, chaque lot est référencé en fonction de son poids, de l’espèce, de sa fraîcheur, du nom du navire d’origine, de l’engin de pêche, de la zone de capture mais aussi des indices de qualité (label). Nous avons encore beaucoup d’efforts à engager pour faciliter l’expérience de l’utilisateur. Toujours dans l’idée d’une meilleure transparence, certaines criées proposent déjà des photos haute définition pour illustrer la qualité des lots mis en vente. Demain, nous devons harmoniser nos pratiques en mutualisant par exemple les ventes sur des campagnes de pêche saisonnières comme la sardine, l’anchois ou le thon germon.

Un responsable d’infrastructure
Alexandre Le Brun, directeur de la criée municipale de Quiberon

Comment se dessine, selon vous, le port de pêche du futur ?

Dans le cas d’une petite place de marché un peu enclavée comme Quiberon, il s’agit de continuer à miser sur ce qui constitue notre identité, à savoir une petite pêche côtière et artisanale. D’une certaine façon, Internet nous offre ce luxe puisque sur les 65 acheteurs que compte aujourd’hui la criée une quarantaine s’approvisionne à distance. Pour s’assurer de la confiance de ces clients et ainsi de notre activité, nous avons donc entrepris une démarche entièrement fondée sur la qualité des produits et la valorisation des métiers.

Quelles actions avez-vous mis en œuvre pour viser cet objectif ?

Nous avons d’abord investi dans des viviers afin d’obtenir un agrément sanitaire pour la purification de coquillages. Assez inédit pour une criée, un tel équipement nous a permis de commercialiser des espèces emblématiques comme la palourde, mais aussi de développer de nouvelles activités. À la demande de l’aquarium de Vannes et d’un mareyeur travaillant avec un restaurateur japonais, nous avons mis en place en 2015 une filière spécialisée dans le commerce du poisson vivant. C’est une manière différente de pêcher qui a exigé des professionnels qu’ils changent de méthode et de perspective. On ne fait plus du rendement, mais de la sélection de spécimen.

Cette recherche de valeur est-elle payante ?

Après le stress de leur capture, jusqu’à 80% des poissons parviennent à subsister au bout de 48h dans nos bassins. Certaines espèces comme le bar, la daurade ou la lotte sont mieux armées pour alimenter ce circuit, avec un gain en valeur de l’ordre de 30 à 50 %. Pour un grand turbot vivant, le prix passe par exemple à 28 € le kg, contre 20 € normalement. Pour des espèces moins connues mais tout aussi savoureuses, l'augmentation est beaucoup plus forte. Ainsi le grondin voit son prix passer d’à peine 5 € à environ 15 €. Côté volume, nous devrions approcher les 10 tonnes de marchandises écoulées en 2018, alors que nous en faisions 3 tonnes l’an dernier et quelque 500 kg lors du premier exercice.

Un chargé d’aménagement du territoire
Franck Antich y Amengual, responsable de l’économie portuaire et de Lorient Port Center pour l’agence de développement et d’urbanisme du pays de Lorient (AudéLor)

Quelles réalités un port de pêche doit-il intégrer pour demeurer performant ?

Pendant très longtemps et c’est bien normal, le port de pêche s’est tourné vers le large, au service des bateaux qui l’alimentent et des professionnels qui le font vivre. Aujourd’hui, la pression démographique sur le littoral fait que le port de pêche est plus étroitement imbriqué au milieu urbain. C’est particulièrement vrai à Lorient où il existe une vraie continuité entre ces deux espaces, d’une part le pôle halieutique à dimension internationale qu’est devenu le port de Keroman, mais aussi la ville, ses multiples dimensions socio-économiques et bien sûr ses citoyens. Entretenir et étoffer ce lien, c’est regarder vers demain.

Est-ce que la démarche Lorient Port Center s’inscrit dans cette vision ?

Tout à fait. En participant à la fondation de l’association internationale des villes portuaires (AIVP) puis par son adhésion en 2016 à la charte Port Center, Lorient défend clairement sa vocation maritime en intégrant une activité historique comme la pêche au sein d’un écosystème bien plus vaste qui intègre des compétences, des savoirs et des technologies souvent complémentaires. L’idée consiste à fédérer l’ensemble des acteurs pour ouvrir davantage le monde portuaire, qui est par nature très sécurisé et fermé au grand public. Lorient Port Center, c’est depuis quelques mois un portail internet qui associe les univers de la pêche, du commerce, de l’industrie navale mais aussi du nautisme sous un même pavillon.

Quelle est la place de la pêche dans cet ensemble ?

C’est une activité maritime et portuaire parmi tant d’autres qui va bénéficier d’une plus grande visibilité et d’une meilleure appréhension aux yeux de l’opinion. Les campagnes de promotion à travers des évènements comme Lorient Port en Fête, mais aussi l’important travail pédagogique engagé au sein de la Maison de la mer vont gagner en amplitude. C’est une chance inespérée pour une filière dont on sait que les métiers éprouvent de grandes tensions au niveau du recrutement.

 

Textes de Bertrand TARDIVEAU pour la Maison de la Mer (novembre 2018). 

Photos : Maison de la Mer (photo 1), Lorient Port Center-H. COHONNER (photos 2, 3 et 4) et Bertrand TARDIVEAU (photos 5, 6 et 7).